Le débat dépasse désormais la seule question des urnes. Il touche au cœur même de la réforme constitutionnelle engagée ces dernières années, notamment autour de la création du Sénat. Car l’une des principales zones de tension concerne précisément l’installation inachevée de cette nouvelle institution au moment où doit intervenir la prestation de serment du président élu. En effet, dans toute démocratie constitutionnelle, le cérémonial d’investiture n’est jamais un simple rituel protocolaire. Lorsqu’une Constitution mentionne explicitement la présence d’une institution dans une étape aussi symbolique, cela signifie que cette institution participe à la légitimation républicaine du pouvoir. L’absence du bureau sénatorial dans une séquence prévue par l’article 53 crée donc une interrogation juridique, mais surtout politique : peut-on inaugurer une nouvelle ère institutionnelle alors même que certains piliers de cette architecture ne sont pas encore pleinement opérationnels ?
C’est là que se situe le véritable enjeu. D’un côté, la continuité de l’État impose d’éviter tout vide institutionnel susceptible de fragiliser la stabilité nationale. De l’autre, le principe de l’effet utile de la Constitution exige que les réformes adoptées produisent des conséquences concrètes et visibles. Une Constitution ne peut devenir un texte à géométrie variable appliqué selon les nécessités du moment. Cette tension prend une résonance particulière dans le contexte politique béninois actuel. Depuis les législatives de janvier 2026, l’opposition parlementaire est quasiment absente de l’Assemblée Nationale du Bénin. Dès lors, chaque nouvelle institution issue des réformes apparaît sous un double regard : instrument de modernisation pour les uns, mécanisme potentiel de consolidation du pouvoir pour les autres. Le futur Sénat se retrouve ainsi au centre d’une lecture politique plus large. Son installation tardive nourrit les critiques de ceux qui redoutent une concentration progressive des leviers institutionnels autour d’un même bloc politique. Dans ce contexte, l’investiture de Romuald WADAGNI devient plus qu’une transmission de pouvoir : elle se transforme en test grandeur nature de la crédibilité du nouvel édifice institutionnel béninois.
Le défi pour le nouveau Président sera donc double. Il devra non seulement gouverner, mais aussi convaincre que les réformes engagées ne servent pas uniquement à prolonger un système politique hérité de l’ère TALON, mais bien à consolider durablement l’État de droit et l’équilibre des pouvoirs. Car dans l’histoire politique des nations, la légalité seule ne suffit jamais totalement à produire la légitimité. Une succession peut être validée par les textes et continuer malgré tout à susciter des interrogations sur l’esprit des institutions. Le Bénin entre ainsi dans une phase décisive où la question centrale ne sera plus seulement celle du pouvoir, mais celle de la confiance collective dans l’architecture républicaine elle-même.
Tchékpémi Jacques AHOUANSOU