AVORTEMENT AU BÉNIN:   Entre condamnation religieuse, rites de réparation et droit à la santé

AVORTEMENT AU BÉNIN:

Entre condamnation religieuse, rites de réparation et droit à la santé

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Catholicisme, Christianisme Céleste et Spiritualité Vodun et Fâ : plusieurs responsables religieux considèrent l’avortement provoqué comme une transgression susceptible de perturber l’équilibre spirituel de la personne. Confession, purification, sacrifices et rites traditionnels figurent parmi les voies de réparation évoquées. Ces conceptions, qui diffèrent selon les traditions, doivent être distinguées du cadre légal béninois et des considérations médicales entourant l’interruption de grossesse

L’avortement ne suscite pas uniquement des interrogations médicales, sociales et psychologiques au Bénin. Il soulève également des questions spirituelles dans plusieurs communautés religieuses, où la conception, la naissance et la destinée humaine sont interprétées à travers des croyances particulières. Pour certains responsables religieux, l’interruption volontaire d’une grossesse peut rompre un équilibre spirituel et appeler des démarches de repentance ou de réparation. Les interprétations ne sont toutefois pas uniformes. Les Enseignements Catholiques, les pratiques du Christianisme Céleste et les conceptions issues du Vodun et du Fâ s’appuient sur des références doctrinales et rituelles différentes. Des responsables de ces trois traditions ont exposé leurs positions sur les conséquences qu’ils associent à l’avortement provoqué et les démarches qu’ils recommandent aux personnes concernées.

 

Pour l’Église catholique, une rupture dans la relation avec Dieu

 Le Père Eustache NOBIME, Prêtre, chargé de communication et Porte-parole du diocèse d’Abomey, rappelle la position de l’Église catholique sur l’avortement provoqué. « L’avortement provoqué est considéré par l’Église comme un acte moralement mauvais, grave et toujours interdit, depuis la conception jusqu’à l’accouchement. Car la vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue. “Tu ne tueras pas”, nous dit le 5e commandement », explique-t-il. Dans cette perspective, l’avortement constitue une atteinte à la vie humaine. Le religieux l’assimile à un homicide, en raison de la conception de la vie et de la protection de l’enfant à naître défendues par l’Église. Les conséquences spirituelles évoquées dépassent cependant la seule question de la vie interrompue. « Comme péché mortel, l’acte d’avorter introduit un désordre dans la relation que celui qui le pratique entretient avec Dieu, avec ses semblables, avec la nature et avec lui-même », affirme le père Eustache NOBIME. Selon son explication, cette rupture concerne d’abord la relation avec Dieu. La personne qui commet ce péché se détournerait de la vie de grâce, même si, précise-t-il, Dieu continue de l’aimer. Le prêtre parle ainsi de « mort spirituelle », entendue dans la doctrine catholique comme une séparation de l’âme d’avec Dieu. Le religieux évoque également les répercussions possibles sur les relations humaines et sur la conscience individuelle. La culpabilité, la peur et la honte peuvent, selon lui, accompagner la personne après l’acte. Elle peut alors éprouver des difficultés à retrouver la paix intérieure et à renouer avec sa vie spirituelle. Ces conséquences relèvent ici de l’interprétation morale et religieuse défendue par le prêtre. Elles ne signifient pas que toutes les femmes ayant vécu un avortement éprouvent nécessairement de tels sentiments.

 

Le Christianisme Céleste évoque une lutte spirituelle

 Au sein de l’Église du Christianisme Céleste, le regard porté sur l’avortement provoqué est également marqué par la conviction que la vie humaine relève de la volonté divine. Le Vénérable Suprême Évangéliste AIKPON Antoine, chargé de la paroisse Saint-Jofiel à Bohicon, estime que la décision volontaire d’interrompre une grossesse constitue une faute devant Dieu. « Puisque c’est Dieu qui donne l’enfant, un être qui doit naître comme nous et vivre comme nous, la jeunesse d’aujourd’hui a malheureusement le privilège de faire retourner ces âmes. Il faut lui dire que cela mène à une lutte spirituelle », déclare-t-il. Selon le responsable religieux, la question de l’avortement peut également être abordée à travers les révélations spirituelles auxquelles son Église accorde une place dans sa pratique. Il affirme que les conséquences attribuées à cet acte peuvent se manifester dans la vie des personnes concernées. « Quand il n’y a pas de mort, ces esprits des enfants avortés deviennent des âmes du purgatoire et perturbent la vie et l’évolution des personnes concernées », soutient-il. Cette interprétation s’inscrit dans les croyances propres à la communauté religieuse. Elle ne constitue pas un constat médical permettant d’établir un lien démontré entre l’avortement et des difficultés ultérieures dans la vie d’une personne.

 

Dans la spiritualité Vodun et Fâ, la question de la destinée

 La religion traditionnelle et ancestrale propose une autre lecture, fondée sur la destinée, les relations entre les vivants et le monde spirituel ainsi que les prescriptions révélées par le Fâ. Pour le Boconon Baba ALIGBONON, Prêtre du Fâ, l’interruption volontaire d’une grossesse peut empêcher l’accomplissement de la mission attribuée à l’être attendu. « Celui qui a avorté a commis un crime de meurtre. L’avortement est une erreur grave, car chaque être qui vient au monde a une mission sur terre, et cette mission est ainsi bloquée », explique-t-il. Dans son interprétation, les enfants dont la grossesse a été interrompue peuvent faire l’objet d’une représentation spirituelle particulière. « En langue fon, on dit “Ejè Tô”. Cela commence à perturber les personnes concernées et c’est le Fâ qui le révèle », précise-t-il. Le prêtre évoque également deux catégories associées au Tohossou dans le contexte qu’il décrit : « Tohossou Hôga » et « Tohossou Alokpé ». Selon ses explications, Alokpé renvoie à Sakpata, tandis que Hôga se rapporte à Ninsouhwé. Le Fâ permettrait, dans cette conception, de déterminer la situation spirituelle et les rites appropriés. Baba ALIGBONON associe par ailleurs certains cas d’avortement à des difficultés financières, à des pertes d’emploi ou à des situations de blocage dans la vie. Ces liens sont présentés comme des interprétations issues de la tradition et des consultations divinatoires, et non comme des relations de cause à effet établies scientifiquement.

 

Confession, purification et rites : les voies de réparation proposées

 Si les trois traditions interrogées condamnent, selon leurs propres conceptions, l’avortement volontaire, elles proposent des démarches différentes pour rechercher une réconciliation ou un rétablissement de l’équilibre spirituel. Pour l’Église catholique, la repentance et la confession constituent les premières étapes. Le Père Eustache NOBIME invite la personne concernée à reconnaître son acte, à en éprouver un regret sincère et à se confesser afin de recevoir l’absolution. « Cette confession nous obtient le pardon de notre péché, nous réconcilie avec Dieu et rétablit la relation détruite avec lui », explique-t-il. Il précise néanmoins que le pardon spirituel ne supprime pas les conséquences physiques ou matérielles d’un événement. La confession doit plutôt permettre au pénitent de retrouver la paix intérieure et de renouer avec sa vie de foi. Le Prêtre cite également les neuvaines, les actes de charité, la bienveillance, l’amour du prochain et les pèlerinages parmi les démarches susceptibles d’accompagner cette réconciliation. Il évoque la possibilité d’offrir ses souffrances à Dieu pour le bien de l’enfant décédé, des âmes du purgatoire ou de l’humanité. Dans le Christianisme céleste, le Vénérable Suprême Évangéliste AIKPON Antoine recommande un culte de purification. Cette démarche vise, selon sa tradition, à rechercher la purification spirituelle et à conjurer les conséquences attribuées à l’avortement. La spiritualité Vodun et Fâ privilégie, pour sa part, une démarche reposant sur la consultation divinatoire et les prescriptions rituelles. Baba Aligbonon évoque la possibilité d’accueillir un Tohossou, lorsque cela est indiqué par la consultation et que les moyens le permettent. Il mentionne également des sacrifices désignés par les expressions « Agbandoto nou Tohossou » et « Edoakouéhi ni Tohossou », présentés comme des moyens d’atténuer la situation spirituelle. Le prêtre insiste sur la nécessité de consulter d’abord le Fâ, notamment pour déterminer si l’enfant attendu était considéré comme un jumeau ou un enfant unique. Ces démarches témoignent de la diversité des réponses religieuses à une expérience qui peut être vécue différemment selon les personnes, leurs convictions et leur environnement familial.

 

L’interruption médicale de grossesse, une distinction essentielle

 La question de l’avortement ne peut toutefois être abordée sans distinguer l’interruption volontaire de grossesse des situations médicales dans lesquelles la poursuite de la grossesse présente un danger ou lorsque certaines circonstances particulières sont réunies. Au Bénin, la loi n° 2021-12 du 20 décembre 2021 modifiant et complétant la loi relative à la santé sexuelle et à la reproduction prévoit les conditions dans lesquelles l’interruption volontaire de grossesse peut être autorisée. Elle concerne notamment les situations où la poursuite de la grossesse met en danger la vie ou la santé de la femme enceinte, lorsque la grossesse résulte d’un viol ou d’une relation incestueuse, ou lorsque l’enfant à naître est atteint d’une affection d’une particulière gravité au moment du diagnostic. La loi prévoit également, à la demande de la femme enceinte, la possibilité d’une interruption lorsque la grossesse est susceptible d’aggraver ou d’occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale incompatible avec l’intérêt de la femme et/ou de l’enfant à naître. Le décret adopté en Conseil des Ministres le 12 avril 2023 précise les conditions de pratique de l’intervention, notamment dans les formations sanitaires habilitées, et prévoit une prise en charge psychologique et sociale avant et après celle-ci. Sur le plan moral, le père Eustache NOBIME distingue l’avortement intentionnel de certaines interventions médicales nécessaires pour préserver la vie de la mère, lorsque la mort du fœtus constitue un effet secondaire non recherché. Il se réfère alors au principe du moindre mal pour expliquer la distinction retenue dans l’approche morale catholique. Baba ALIGBONON partage également l’idée que la situation doit être appréciée différemment lorsque l’intervention vise à sauver une vie humaine. Cette distinction rappelle que les questions liées à l’interruption de grossesse ne se résument pas à une seule situation. Elles peuvent mettre en jeu des circonstances médicales, humaines et morales différentes, qui nécessitent un examen attentif.

 

Entre convictions religieuses et prise en charge de la santé

 Les témoignages recueillis montrent que les traditions religieuses abordent l’avortement à travers des conceptions particulières de la vie, de la destinée humaine et des relations avec le monde spirituel. Les démarches de réparation qu’elles proposent reposent sur leurs doctrines et leurs pratiques respectives. Ces convictions peuvent avoir une importance majeure pour les personnes qui souhaitent trouver un apaisement dans leur foi après une interruption de grossesse. Elles ne doivent cependant pas conduire à confondre les croyances spirituelles avec les faits médicaux, ni à présenter les difficultés financières, les maladies ou les épreuves personnelles comme des conséquences nécessairement provoquées par un avortement. L’Organisation Mondiale de la Santé souligne l’importance de soins fondés sur les données scientifiques, respectueux de la dignité, de la confidentialité et des droits des personnes concernées. Elle rappelle également que la stigmatisation peut avoir des effets négatifs sur le bien-être psychologique et l’accès aux soins. Dans ce contexte, l’accompagnement spirituel peut constituer un soutien pour celles qui le souhaitent, tandis que les professionnels de santé restent les interlocuteurs indiqués pour les questions médicales et les éventuelles complications. La possibilité de rechercher une aide spirituelle ne dispense pas d’une prise en charge sanitaire appropriée.

Au Bénin, les regards croisés du catholicisme, du Christianisme céleste et du Vodun et Fâ illustrent ainsi la pluralité des interprétations de l’avortement et des démarches de réconciliation proposées. Entre prescriptions religieuses, rites traditionnels et exigences de santé publique, la distinction entre croyance, morale et médecine demeure essentielle pour comprendre les enjeux de cette question.

 

Tchékpémi Jacques AHOUANSOU

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Brice HAL

2 jours

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