Comment prétendre construire un pays moderne lorsque les caniveaux débordent d’ordures, que les marchés locaux baignent dans les eaux usées, que les sachets plastiques envahissent les rues et que l’incivisme sanitaire devient presque une norme sociale ? La question mérite d’être posée avec gravité. Car, l’insalubrité n’est pas seulement une question d’image. Elle est un problème de santé publique, de culture citoyenne, d’économie et même de dignité nationale. Derrière chaque tas d’ordures abandonné au bord d’une voie se cache une chaîne de conséquences souvent sous-estimées : paludisme, choléra, infections, pollution des eaux, dégradation du cadre de vie et augmentation des dépenses sanitaires des ménages. Une société sale finit toujours par payer cher le prix de son laisser-aller.
Le paradoxe béninois est d’autant plus frappant que d’importants investissements sont consentis dans les infrastructures, l’urbanisation et la modernisation des villes. Des routes sont construites, des échangeurs sortent de terre, des espaces publics sont aménagés ; mais quelques semaines suffisent parfois pour voir les abords transformés en dépotoirs sauvages. Comme si le développement matériel avançait plus vite que l’évolution des mentalités. Or, aucune nation ne peut durablement progresser dans un environnement marqué par l’incivisme chronique. L’insalubrité détruit le tourisme, fragilise l’attractivité économique et ternit l’image du pays. Un investisseur, un partenaire ou un visiteur étranger observe aussi la manière dont une population traite son environnement. La propreté d’une ville est souvent le premier indicateur visible du niveau d’organisation d’une société. Le problème devient encore plus préoccupant lorsque l’insalubrité s’installe dans les comportements quotidiens : jeter des sachets dans les rues, uriner sur les espaces publics, transformer les caniveaux en poubelles, brûler anarchiquement les déchets ou attendre exclusivement l’intervention de l’État pour nettoyer son propre cadre de vie. À ce niveau, la question dépasse les moyens financiers ; elle devient culturelle et éducative. Il faut avoir le courage de le reconnaître : le développement ne dépend pas uniquement des gouvernements. Il dépend aussi du comportement des citoyens. Un peuple qui ne respecte pas son environnement compromet lui-même ses ambitions collectives. Les grandes nations modernes ont compris depuis longtemps que l’hygiène publique est une composante essentielle de la civilisation.
Le défi est donc autant moral que politique. Les campagnes de sensibilisation doivent être intensifiées dès l’école. Les collectivités locales doivent renforcer les mécanismes de gestion des déchets. Les sanctions contre les actes d’incivisme doivent être appliquées avec rigueur. Mais surtout, chaque citoyen doit comprendre que la propreté n’est pas une faveur faite à l’État ; c’est un devoir envers soi-même et envers les générations futures. Le Bénin rêve d’émergence, d’attractivité et de modernité. Mais aucune ambition nationale ne peut véritablement prospérer sur des trottoirs envahis par les déchets et dans des quartiers étouffés par l’insalubrité. Car une société qui banalise la saleté finit toujours par ralentir sa propre évolution.
Grant-Aniel BOLARIAN