La symbolique est lourde. Après trois ans de relations en dents de scie, marquées par la fermeture de frontières, les accusations réciproques et la méfiance sécuritaire, l’image de Wadagni et Tiani côte à côte sur le tarmac de Diori Hamani vaut tous les discours. Elle acte une désescalade. Mais le plus dur commence maintenant : transformer la poignée de main en camions qui roulent, en électricité qui arrive, en terroristes qui reculent.
La fin du « syndrome de Malanville »
Depuis 2023, le poste frontalier de Malanville-Gaya est devenu le baromètre de la crise. Files de camions de 20 km, tracasseries, taxes informelles, insécurité. Le corridor Cotonou-Niamey, poumon économique du Niger et atout stratégique du Bénin, était grippé. Résultat : le port de Lomé en a profité, et le coût de la vie a flambé à Niamey.
Wadagni, l’ancien argentier, le sait mieux que personne. 70% du fret nigérien passe par Cotonou. Chaque jour de blocage, ce sont des milliards qui s’évaporent pour le Trésor béninois, et de l’inflation importée pour le ménage nigérien. En mettant le corridor au centre de sa visite, le président béninois fait de l’économie le moteur de la réconciliation. C’est du pragmatisme pur.
Le pari : dépolitiser la frontière. Créer un commandement mixte pour sécuriser les convois, un guichet unique pour dédouaner, une police propre au corridor. Si ça marche, Wadagni aura marqué des points sur deux tableaux : le portefeuille du Béninois et la stabilité régionale.
La sécurité comme prérequis, pas comme finalité
Le deuxième message de Niamey est sécuritaire. Le Parc W, les communes de Karimama et Malanville côté béninois, la région de Tillabéri côté nigérien : c’est le même théâtre d’opérations pour les groupes armés. Divisés, Cotonou et Niamey perdent. Ensemble, ils ont une chance.
Wadagni refuse pourtant la logique du tout-militaire. Son approche est celle du banquier : on sécurise pour investir, on investit pour stabiliser. Le développement des pistes rurales, l’électrification des villages frontaliers, l’emploi des jeunes dans les deux pays : voilà l’arme de fond.
Le risque est connu. Sans résultats rapides sur le terrain sécuritaire, la dynamique économique s’effondrera. Le corridor le plus fluide du monde ne sert à rien si les camions sont attaqués. La crédibilité du nouveau président béninois se jouera donc dans les 100 premiers jours sur sa capacité à faire baisser les attaques dans le nord.
Le non-dit géopolitique : l’axe Cotonou-Niamey entre CEDEAO et AES
Il faut lire entre les lignes. Le Bénin est membre de la CEDEAO. Le Niger est membre fondateur de l’Alliance des États du Sahel. En théorie, deux camps. En pratique, Wadagni et Tiani inventent une troisième voie : la coopération bilatérale hors-cadre. C’est un coup politique. Pour Wadagni, c’est la preuve que le Bénin peut parler à tous et rester le hub incontournable de l’hinterland. Pour Tiani, c’est la démonstration que l’AES n’est pas un isolement, mais une porte ouverte aux partenaires pragmatiques.
Le test de la « territorialisation » hors des frontières
Romuald Wadagni a fait campagne sur la « territorialisation du développement ». À Niamey, il en teste la version internationale : partir du territoire, du besoin réel du commerçant de Malanville et du transporteur de Gaya, pour bâtir la grande politique.
Ibourahim Abdou Gibril