Pour l’auteur, l’étude du Titre premier consacré aux « Dispositions générales » dépasse largement les seules questions relatives à l’organisation et au fonctionnement de la nouvelle institution. Elle permettrait déjà de percevoir la philosophie qui sous-tend la création de cette chambre, sa composition, ses rapports avec l’Assemblée Nationale, mais également la place qui lui est réservée dans l’architecture institutionnelle béninoise. Au-delà de la question de savoir comment fonctionne le Sénat, l’enjeu serait donc de comprendre pourquoi et pour quelle fonction la République béninoise a choisi de créer une seconde chambre.
En effet, le premier élément relevé dans cette analyse concerne la nature même du bicamérisme béninois. Dans plusieurs démocraties, notamment en France, en Afrique du Sud ou au Nigeria, les chambres hautes jouent traditionnellement un rôle important dans la représentation des territoires ou des collectivités. Dans certains systèmes africains, cette dimension territoriale constitue même l’une des principales justifications de l’existence d’une seconde chambre. Le modèle béninois semble toutefois s’inscrire dans une logique différente. Le Sénat n’apparaît pas principalement comme une institution chargée de faire remonter au niveau national les intérêts spécifiques des collectivités territoriales. Cette particularité conduit l’auteur à poser une question de fond : si la représentation territoriale ne constitue pas le principal fondement de la seconde chambre, quelle est alors sa justification démocratique et institutionnelle ? Cette interrogation renvoie directement à la conception du bicamérisme retenue par le Bénin et à la complémentarité attendue entre le Sénat et l’Assemblée Nationale.
Ensuite, la composition du Sénat constitue le deuxième axe de réflexion. La présence d’anciens hauts responsables de l’État, notamment d’anciens Présidents de la République, de l’Assemblée Nationale et de la Cour Constitutionnelle, confère à la nouvelle institution une dimension particulière. Pour Valentin DJENONTIN-AGOSSOU, le Sénat peut ainsi être perçu comme une forme de « réservoir de mémoire institutionnelle » de la République. L’expérience accumulée par d’anciens responsables publics pourrait contribuer à la continuité de l’État, à la transmission des pratiques institutionnelles et à la stabilité du système politique. Cette conception n’est cependant pas dépourvue d’interrogations. L’expérience acquise dans l’exercice de hautes fonctions publiques constitue-t-elle, à elle seule, un fondement suffisant de la légitimité démocratique ? Et dans quelle mesure la présence d’anciens détenteurs du pouvoir peut-elle influencer les équilibres politiques actuels ? Derrière ces questions se profile un débat plus large sur la place des anciens dirigeants dans les institutions contemporaines et sur l’équilibre entre expérience, représentation démocratique et renouvellement politique.
C’est toutefois sur le rôle de régulation politique que l’analyse se montre la plus attentive. Le Sénat n’est pas seulement envisagé comme une chambre participant à la production législative. Certaines de ses prérogatives touchent également, selon l’auteur, à des questions relatives au comportement des acteurs politiques, à la stabilité nationale et à la préservation d’un certain ordre institutionnel. Cette dimension conduit à s’interroger sur la frontière entre la protection des institutions et l’encadrement du jeu démocratique. Pour l’ancien député, la distinction est fondamentale. Réguler la démocratie peut contribuer à préserver son fonctionnement et à protéger les institutions. Mais encadrer excessivement la démocratie pourrait, à l’inverse, réduire l’espace consacré au pluralisme, à la contradiction politique et à la contestation. La question devient dès lors celle des garanties entourant l’exercice des pouvoirs attribués au Sénat. Une institution politique peut-elle être chargée de réguler le comportement politique tout en demeurant suffisamment protégée contre le risque d’une utilisation politique de ses propres prérogatives ?
Cette réflexion ramène à une problématique classique des régimes démocratiques : celle de l’équilibre des pouvoirs. Plus une institution dispose de prérogatives importantes, plus la définition de ses compétences, de ses procédures et de ses limites devient déterminante. La question n’est donc pas uniquement de savoir quels pouvoirs le Sénat peut exercer, mais également dans quelles conditions, sous quel contrôle et avec quelles garanties. Pour l’auteur, le débat sur le Sénat béninois ne devrait ainsi pas être réduit à une discussion sur l’utilité ou non d’une seconde chambre. Il doit porter sur la nature du modèle institutionnel retenu, sur les fonctions assignées à cette nouvelle institution et sur les mécanismes destinés à prévenir tout déséquilibre dans l’exercice de ses pouvoirs.
Au terme de son analyse, Valentin DJENONTIN-AGOSSOU ramène le débat à une interrogation centrale : quelle vocation la République béninoise entend-elle véritablement donner à son Sénat ? Doit-il être une seconde chambre parlementaire venant compléter le travail de l’Assemblée Nationale ? Une chambre d’expérience destinée à capitaliser la mémoire et l’expertise des anciens responsables publics ? Ou une institution appelée à jouer un rôle plus large dans la régulation de la vie politique nationale ? La réponse à cette question permettra, selon l’auteur, de mieux comprendre la singularité du modèle béninois et de mesurer sa portée à la lumière des expériences étrangères, notamment celles du Sénat français et de plusieurs chambres hautes africaines.
Au-delà des dispositions techniques de son règlement intérieur, c’est donc la philosophie institutionnelle du nouveau Sénat béninois et la place qu’il occupera dans l’équilibre des pouvoirs de la République qui se trouvent au cœur du débat.
Tchékpémi Jacques AHOUANSOU