Coordonnateur du Programme Réécriture de l’Histoire du Bénin et membre de l’Académie Nationale des Sciences, Arts et Lettres du Bénin (ANSALB), le Professeur François Adebayo ABIOLA a placé son intervention sous le signe d’une interrogation fondamentale : qui écrit l’histoire, et dans quel but ? Pour lui, l’analyse d’un récit historique doit également prendre en compte les objectifs poursuivis par celui qui le produit. Domination, manipulation, instrumentalisation, déformation ou volonté de restituer les faits tels qu’ils se sont produits constituent, selon lui, autant de questions à examiner avant de déterminer s’il convient de parler d’écriture ou de réécriture de l’histoire. Le Coordonnateur du Programme a expliqué que cette distinction avait fait l’objet de longues réflexions au sein des équipes engagées dans le processus. « Nous avons passé deux ans intellectuels pour parler de tous les contours d’écriture ou réécriture », a-t-il indiqué, avant de privilégier une approche fondée sur les faits. Sa conception de la réécriture repose notamment sur la nécessité de reprendre un récit lorsque des faits rapportés apparaissent incompatibles avec des réalités établies par des témoignages, des recherches ou d’autres sources. C’est dans cette logique que François Adebayo ABIOLA a abordé la question de Thiaroye 44. L’intérêt du Bénin pour cet épisode de l’histoire ne réside pas uniquement, selon lui, dans le lieu du massacre, situé au Sénégal, mais dans la présence de soldats originaires de plusieurs territoires africains au sein des troupes concernées. Il a notamment insisté sur la nécessité de déterminer avec précision le nombre de Dahoméens présents parmi les tirailleurs africains impliqués dans les événements de décembre 1944, d’identifier ces hommes et de documenter leur parcours. Selon les éléments présentés au cours de la rencontre, les recherches portent sur les ressortissants de plusieurs pays africains ayant participé à cette séquence de la Seconde Guerre mondiale, avec l’objectif de mieux établir la place des Dahoméens dans cette histoire.
Le Professeur ABIOLA a révélé avoir participé aux travaux d’un comité International consacré à THIAROYE et à l’élaboration d’un livre blanc. Il a également fait état d’avancées dans les recherches sur l’identification des victimes, tout en soulignant que certaines informations demeurent encore soumises à des restrictions de diffusion. Pour lui, l’enjeu dépasse la seule connaissance du nombre de victimes. Il s’agit également de retrouver leurs noms, leurs origines et leurs parcours afin de restituer une mémoire jusque-là insuffisamment documentée. Il a indiqué que des recherches avaient été engagées dans plusieurs pays pour recueillir des informations sur les anciens combattants, relevant que la question de THIAROYE avait longtemps suscité des réticences à la parole.
L’intervention du coordonnateur du Programme Réécriture de l’Histoire du Bénin a également élargi la réflexion aux guerres et résistances liées à la colonisation du Dahomey. Il a insisté sur la nécessité de ne pas limiter le récit historique aux actions de l’administration coloniale, dont les documents constituent une part importante des sources disponibles. Cette démarche doit également permettre, selon lui, de mieux connaître les populations locales, leurs résistances, leurs responsables et les circonstances dans lesquelles certaines personnes ont été condamnées, exilées ou contraintes de se soumettre à l’ordre colonial. « On ne va pas déformer l’histoire », a-t-il martelé, en appelant à une restitution complète des faits, y compris lorsque celle-ci implique d’examiner le rôle joué par certains acteurs locaux dans les événements de la période coloniale.
Le cas de Sakété a occupé une place importante dans son exposé. Le Professeur ABIOLA a rappelé les travaux issus du colloque organisé les 2 et 3 août 2025 à Sakété, au cours duquel des chercheurs et intellectuels béninois et étrangers avaient réfléchi à la place de cette ville dans l’histoire des résistances à l’administration coloniale. Il a notamment évoqué les événements de 1905 et la figure du roi Adélu, présenté dans les travaux cités comme l’un des acteurs de la résistance à l’administration coloniale. Il a également rappelé la visite du Gouverneur Général William PONTY au Dahomey, le 21 mars 1909, et sa volonté de rencontrer le roi à Sakété. Cette séquence historique fait aujourd’hui l’objet d’un projet de matérialisation mémorielle. Le coordonnateur du programme a annoncé que plusieurs sites de Sakété pourraient être intégrés à un parcours historique destiné à préserver et à transmettre cette mémoire. Il a notamment cité le monument consacré à Cahit et Cadot, le site associé à l’arrestation et à la déportation d’Adélu ainsi qu’un ancien espace militaire présenté comme ayant également été lié aux soulèvements. L’objectif, a-t-il expliqué, est de faire de ces lieux des espaces de rappel historique, à l’image d’autres sites mémoriels du pays, tout en confiant à terme aux autorités communales la responsabilité de leur dénomination et de leur valorisation.
Au-delà des conférences et des interventions publiques, François Adebayo ABIOLA a présenté plusieurs résultats issus des travaux du Programme Réécriture de l’Histoire du Bénin. Il a notamment annoncé l’achèvement d’un document intitulé « Société et révolte dans le territoire Nago évolué du Dahomey colonial : une approche historique et sociale ». Selon lui, ce travail a été présenté à l’Académie et imprimé, mais n’a pas encore fait l’objet d’une présentation officielle ni d’une large distribution. Un autre document, consacré à la toponymie et à l’histoire du Bénin, s’intéresse aux rapports entre les noms, les lieux et l’interprétation des faits historiques. Ces travaux sont appelés à alimenter la réflexion d’une commission consacrée à la question de la toponymie. Le Coordonnateur a également évoqué les recherches consacrées à Sakété et aux résistances qui y sont associées, ainsi que la perspective de transformer certains lieux historiques en sites de mémoire et de transmission.
Représentant le Ministre des Enseignements Maternel et Primaire, Armand Kuyema NATTA, le Directeur Départemental des Enseignements Maternel et Primaire de l’Ouémé, A. Dénis SOSSA, a salué l’initiative et son intérêt pour le système éducatif. Revenant sur la présentation consacrée à THIAROYE, il a reconnu avoir découvert des éléments qui n’avaient pas été suffisamment abordés dans son propre parcours scolaire, alors même que la Seconde Guerre mondiale constituait un chapitre important des programmes. Pour lui, cette situation montre l’importance de poursuivre les recherches et de renforcer la documentation des enseignants. S’adressant particulièrement aux enseignants d’Histoire et de Géographie, il les a invités à approfondir leurs connaissances et à faire de la classe un espace de compréhension critique du passé. Il a notamment insisté sur la nécessité de faire connaître aux élèves les épisodes historiques qui ont contribué à façonner les sociétés africaines. Dans son intervention, le représentant du Ministre a également défendu une école appelée à former davantage des citoyens capables d’exercer leur esprit critique. Il a assuré que les efforts engagés pour renouveler la compréhension et l’enseignement de l’histoire pourraient progressivement irriguer les pratiques pédagogiques, y compris au niveau de l’enseignement primaire.
Au terme des échanges, une conviction a traversé les différentes interventions : la réécriture de l’histoire ne saurait se réduire à un changement de formulation des récits existants. Elle suppose un travail de recherche, de confrontation des sources, d’identification des acteurs et de documentation des faits insuffisamment connus. À travers Thiaroye 44, les guerres coloniales et les résistances enregistrées dans plusieurs localités du Dahomey, le Programme Réécriture de l’Histoire du Bénin entend ainsi replacer des épisodes longtemps restés en marge du récit enseigné au centre du travail scientifique et pédagogique. Pour les responsables du programme comme pour les acteurs de l’éducation présents à Porto-Novo, l’enjeu est désormais de transformer ces recherches en ressources accessibles aux enseignants et aux apprenants, afin que la connaissance des faits historiques puisse s'appuyer davantage sur une documentation élargie et sur la confrontation rigoureuse des sources.
Tchékpémi Jacques AHOUANSOU