ÉCONOMIE NUMÉRIQUE EN AFRIQUE : Le paradoxe d’un continent connecté, mais dépossédé de sa valeur

ÉCONOMIE NUMÉRIQUE EN AFRIQUE :

Le paradoxe d’un continent connecté, mais dépossédé de sa valeur

(4.0)

Le 30 septembre 2026, des délégués à la conférence plénière des organisations internationales non gouvernementales ont pris part à un atelier consacré à la question cruciale de la découvrabilité. Au cours des échanges, la souveraineté numérique du continent, brillamment décortiquée par M. Brice Armel Simeu, directeur scientifique du Laticce à l’UQAM, a constitué l’un des temps forts de l’atelier.

Le constat est saisissant, presque glacial. Alors que l’Afrique digitale bat des records d’utilisation, son poids réel dans l’écosystème mondial du web relève de la portion congrue. Entre hyperconnexion de façade et dépendance structurelle, le continent fait face à un défi civilisationnel et économique majeur : celui de passer du statut de simple consommateur à celui de producteur et de propriétaire de ses données.

 

L’Afrique : premier consommateur, dernier bénéficiaire

Les chiffres têtus brandis lors de l’atelier donnent le vertige. L’Afrique compte aujourd’hui 570 millions d’internautes, représentant 17 % des utilisateurs mondiaux. Entre 50 % et 80 % des jeunes de moins de 30 ans y possèdent un téléphone mobile selon les régions, faisant la part belle aux mastodontes que sont TikTok, Facebook, WhatsApp, YouTube ou encore Instagram.

Pourtant, cette hyperconnexion est éminemment passive. L’Afrique ne pèse que 0,4 % dans la création de contenus sur Internet. Autrement dit, sur un échantillon de mille pages Wikipédia, vidéos, articles de recherche ou lignes de code, à peine quatre proviennent du continent africain. Le constat est implacable : le continent de 1,4 milliard d’habitants consomme le monde, mais le monde ne consomme pas l’Afrique.

Cette asymétrie engendre une dépendance culturelle et informationnelle alarmante. Les populations grandissent au rythme d’algorithmes entraînés en Californie, s’amusent de mèmes pensés en Chine et se cultivent à travers des récits exogènes. La souveraineté des peuples se trouve ainsi pernicieusement diluée.

 

Le scandale des data centers : l’or brut qui s’échappe

Au-delà des flux culturels, c’est l’infrastructure physique du web qui fragilise le continent. Le point le plus grave soulevé lors de la conférence concerne l’hébergement des données : seuls 2 % à 3 % des centres de données mondiaux se trouvent en Afrique.

Concrètement, qu’un jeune Béninois poste une vidéo depuis Abomey-Calavi, qu’une PME sénégalaise archive ses fichiers clients ou qu’un État numérise son administration, l’ensemble de ces flux migre vers Dublin, Marseille ou Ashburn, en Virginie. Les données générées sur le sol africain sont stockées, traitées, analysées et monétisées à l’étranger. À l’ère de l’intelligence artificielle, où la donnée constitue le nouveau pétrole, l’Afrique rejoue l’histoire du XIXe siècle : elle exporte sa matière première brute et importe le produit fini, raffiné et hors de prix.

Cette absence d’infrastructures locales génère une triple peine :

La souveraineté compromise

Les données sensibles des citoyens et des États dépendent de législations et de juridictions étrangères.

Le coût économique

L’hébergement à l’étranger pèse lourdement sur les budgets et ralentit mécaniquement la fluidité d’Internet sur le continent.

Le manque à gagner en emplois

Toute la chaîne de valeur technique et hautement qualifiée est captée hors des frontières africaines.

 

La monétisation : le mirage des miettes

Le marché mondial des contenus numériques pèse la somme faramineuse de 234 milliards de dollars par an, englobant la publicité sur les plateformes, les abonnements, le sponsoring et les cadeaux virtuels. La part de l’Afrique dans ce gâteau planétaire oscille piteusement entre 1 % et 2 %, soit à peine 3 à 5 milliards de dollars.

Pis encore, cette maigre manne est extrêmement mal répartie. Les révélations de l’exposé sont édifiantes : 60 % des créateurs de contenus africains perçoivent moins de 100 dollars par mois, soit environ 55 000 FCFA, en dépit de millions de vues au compteur.

Ce fossé abyssal s’explique par la logique du CPM (coût pour mille impressions) appliquée par les plateformes. Un millier de vues aux États-Unis rapporte environ 10 dollars, contre à peine 0,30 dollar pour le même volume en Afrique, les annonceurs internationaux ne ciblant guère un public perçu, à tort ou à raison, comme moins solvable. Résultat : le créateur africain finance sa passion par la précarité et doit cumuler les petits boulots pour survivre.

 

Vers l’urgence de trois ruptures salvatrices

L’analyse dressée à Cotonou ne se limite pas au constat d’échec ; elle trace des pistes concrètes pour le Bénin et l’Afrique. Pour conjurer le sort, trois chantiers s’imposent :

La rupture infrastructurelle : il est impératif d’accélérer la construction de data centers souverains, alimentés par des sources d’énergie locales et durables. À l’image de la dynamique portée par la Zone économique de Glo-Djigbé et des stratégies nationales de numérisation, posséder ses propres centres de stockage est aussi stratégique que bitumer des routes pour sécuriser la valeur ajoutée.

La rupture économique : les États et les régulateurs doivent monter au créneau pour exiger des plateformes internationales une juste rémunération des créateurs locaux. Le développement de solutions de paiement panafricaines adossées au Mobile Money et la création de fonds nationaux de soutien constituent des alternatives incontournables pour s’émanciper de la dépendance publicitaire occidentale.

La rupture culturelle : tant qu’Internet restera écrasé par l’anglais, le français et le mandarin, la contribution de 0,4 % restera figée. Encourager la production de contenus natifs en langues locales, qu’il s’agisse du fon, du wolof ou du swahili, sur l’histoire, l’agriculture ou les innovations du terroir, est une nécessité absolue. Les intelligences artificielles elles-mêmes ont besoin de ces langues pour restituer la pluralité du monde et éviter l’effacement culturel.

 

En somme, devenir acteur et non plus tuyau

Le tableau projeté devant les acteurs de la société civile internationale sonne comme un signal d’alarme. L’Afrique ne peut plus se complaire dans son rôle de réservoir de 570 millions d’âmes connectées qui engraissent silencieusement la Silicon Valley.

À l’heure où le Bénin ambitionne de réussir sa transition vers les énergies renouvelables et de structurer son économie circulaire à l’horizon 2035, le virage numérique doit épouser la même exigence de souveraineté et de rentabilité pour la jeunesse. À défaut, le continent aura réussi le paradoxal exploit de bâtir les autoroutes de l’information les plus fréquentées pour mieux s’y faire déposséder de son avenir.

Ibourahim Abdou Gibril

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Brice HAL

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