La fumée pique les yeux avant même de franchir le portail. Dans l’arrière-cour, trois grandes marmites noircies reposent sur des foyers de trois pierres. Victorine remue la plus imposante avec une longue pagaie en bois. À la surface, l’huile de palme prend une teinte rouge orangée. D’un geste précis, la transformatrice retire l’écume et poursuit son travail. « Ma mère faisait comme ça. Sa mère aussi. » À 46 ans, Victorine connaît les gestes de la transformation de l’huile de palme depuis son enfance. « La seule chose qui a changé, c’est le prix du bois », constate-t-elle. Avec quatre autres femmes de son quartier, elle transforme chaque semaine plusieurs centaines de kilogrammes de régimes achetés auprès des producteurs des environs. Une partie de l’huile est écoulée sur le marché de Pobè, une autre prend la direction de Porto-Novo ou du Nigeria voisin. Le travail est éprouvant. Les revenus restent irréguliers. Et lorsque la production augmente sans que les débouchés suivent, les difficultés s'accumulent.
C’est son fils Armel qui lui a montré, sur son téléphone, la carte des pôles de développement présentés dans le cadre de la nouvelle dynamique d’aménagement économique du territoire. Le Sud-Est regroupe notamment Pobè, Kétou, Sakété, Ifangni, Adja-Ouèrè, ainsi que plusieurs communes de la vallée de l’Ouémé, dont Adjohoun, Dangbo, Bonou, les Aguégués, Adjarra, Avrankou et Akpro-Missérété. Un mot a particulièrement retenu l’attention de Victorine : agro-industrie. Le document de cadrage identifie notamment l’ananas et le palmier à huile parmi les filières appelées à soutenir le développement économique du pôle. Pour la transformatrice, le concept devient immédiatement concret. « Si ça veut dire des machines pour presser, des bidons propres, quelqu’un qui achète en gros à un prix fixe, alors oui, je suis contente », lance-t-elle, avant d’ajouter dans un sourire : « Contente, mais je veux voir. » Car sur le terrain, les difficultés sont connues. Certaines campagnes sont abondantes, mais les prix peuvent chuter faute de débouchés suffisants. Des régimes restent invendus ou se détériorent. Certaines femmes abandonnent également la transformation, éprouvées par la pénibilité du travail. Pour Victorine, une usine ne serait donc pas seulement un équipement industriel. Elle pourrait constituer un débouché plus régulier pour la production locale et améliorer les conditions de travail des transformatrices.
À quelques dizaines de kilomètres de là, le raisonnement est similaire chez les producteurs d’ananas. Honoré exploite trois hectares à Sakété. Il connaît les limites de la commercialisation du produit frais. « Un ananas qui part frais, on le vend au prix du jour. Transformé en jus ou en fruit séché, il vaut plusieurs fois plus. Le problème, c’est qu’on n’a jamais eu l’usine à côté », explique-t-il. La transformation apparaît ainsi comme une possibilité de créer davantage de valeur à partir des productions locales. Mais le producteur pose déjà une condition : les agriculteurs doivent être associés aux décisions. « Qu’on ait pensé à nous pour ça, c’est une reconnaissance. Maintenant, il faut que les producteurs soient autour de la table quand on décidera où mettre l’usine », insiste-t-il.
À 22 ans, Armel possède un BTS en gestion. Depuis un an, il cherche un emploi. Il avait commencé à envisager un départ vers Lagos, au Nigeria voisin. L’annonce d’un possible développement industriel dans sa région l’incite à temporiser. « Je vais attendre un peu », dit-il simplement. Son raisonnement est pragmatique. Une implantation industrielle pourrait générer des besoins en logistique, comptabilité, contrôle qualité et autres fonctions administratives et techniques. « Je préfère travailler ici qu’aller me battre là-bas », explique le jeune homme. Dans la cour, sa mère continue de surveiller la cuisson. Un bref silence s’installe. Pour les familles de la région, l’enjeu dépasse ainsi la seule augmentation des volumes produits. Il touche aussi à l'emploi local et à la capacité des jeunes à construire leur avenir sans devoir systématiquement partir vers les grands centres urbains ou les pays voisins.
Pour l’heure, le cadrage présenté au Palais de la Marina ne détaille pas encore les projets industriels qui seront implantés dans chaque pôle. Il fixe plutôt les grandes orientations. Chaque pôle doit s’appuyer sur quatre composantes : agriculture, industrie, tourisme et innovation, adaptées aux potentialités locales. L’objectif annoncé est notamment d’implanter au moins une industrie par pôle. Le premier trimestre 2027 doit permettre de préciser les filières prioritaires, de cartographier les projets et de définir les mécanismes d'accompagnement, notamment sur les plans fiscal, foncier et financier. La feuille de route prévoit également la nomination des Délégués généraux avant la fin de l’année, suivie d’une phase de structuration et de l’élaboration d’une feuille de route opérationnelle. Les premières actions sont annoncées pour le second semestre 2027. Victorine, elle, veut simplement savoir quand les choses commenceront réellement. Elle a demandé à son fils de lui noter les principales échéances. « Comme ça, dit-elle, je saurai quand demander. » Le soleil a tourné au-dessus de la cour. L’huile est prête. Victorine la verse, louche après louche, dans des bidons jaunes alignés contre le mur.
Dans cette arrière-cour de Pobè, la grande ambition de l’agro-industrie se résume encore à des marmites, des régimes de palme et des bidons. Mais derrière ces gestes anciens, une attente nouvelle s’installe : transformer davantage sur place, mieux vendre et, surtout, donner une raison de rester à ceux qui envisagent de partir.
Léonel ÉBO