PATRIMOINE BÉNINOIS AU VATICAN: L’Église doit restituer les biens culturels sortis du Dahomey

PATRIMOINE BÉNINOIS AU VATICAN:

L’Église doit restituer les biens culturels sortis du Dahomey

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(De la collecte missionnaire au Vatican, l’histoire des objets du Dahomey impose aujourd’hui une question de mémoire, de provenance et de justice patrimoniale)  Ils étaient bien plus que de simples objets. Ils étaient des fragments de mémoire, des symboles de pouvoir, des supports de spiritualité, des objets de culte et des témoins matériels d’une civilisation. Pourtant, une partie de ce patrimoine issu du Dahomey se trouve aujourd’hui hors du Bénin, notamment dans des collections européennes. Cette situation pose une question qui ne peut plus être éludée : dans quelles conditions ces biens culturels ont-ils quitté leur terre d’origine et dans quelles conditions pourraient-ils y retourner ? La question est d’autant plus importante lorsqu’elle concerne des objets liés aux pratiques spirituelles du Dahomey, dans un contexte historique marqué par la colonisation, l’évangélisation et la confrontation entre différents systèmes de croyances.

Au Dahomey colonial, les pratiques spirituelles locales ont souvent été observées et décrites à travers le regard des missions chrétiennes. Le Vodun, ses autels, ses représentations et ses objets rituels ont notamment été associés, selon les discours missionnaires de l'époque, à la superstition, au fétichisme ou à l’idolâtrie. Mais derrière ces qualificatifs se trouvaient des objets qui avaient une fonction précise dans la société : ils pouvaient être liés au culte, à la royauté, à la protection, à la transmission des savoirs ou encore à la représentation symbolique du monde. Dans ce contexte de transformation des pratiques religieuses, certains objets ont été collectés puis transférés vers l’Europe. L’un des épisodes à examiner est celui de l’Exposition Missionnaire organisée à Rome en 1924-1925 à l’initiative du Pape Pie XI. Le Père Francis AUPIAIS, missionnaire de la Société des Missions Africaines, aurait notamment été chargé de rassembler des objets provenant du Dahomey pour cette manifestation. Selon les informations rapportées à ce sujet, une collection de plusieurs centaines d’objets du Dahomey aurait ainsi été constituée pour être présentée en Europe. L’exposition réunissait des objets provenant de nombreuses régions du monde et devait notamment mettre en valeur l’activité missionnaire de l’Église catholique auprès des populations évangélisées. Une partie importante de ces collections a ensuite intégré les fonds du Musée missionnaire ethnologique du Vatican. Cette histoire ne peut toutefois pas être regardée uniquement sous l’angle de la constitution d’une collection. Elle doit aussi être interrogée à partir des rapports de pouvoir de l’époque.

La question essentielle n’est pas simplement de savoir si des objets ont été donnés. Elle est de savoir dans quelles circonstances ils ont été obtenus. Qui les a remis ? Dans quel contexte ? À qui appartenaient-ils ? Les autorités traditionnelles, les responsables religieux ou les communautés concernées ont-ils réellement consenti à leur départ ? Ont-ils été informés de leur destination ? Connaissaient-ils la portée patrimoniale et historique que ces objets allaient prendre une fois transférés en Europe ? Ces interrogations sont indispensables lorsqu’il s’agit de biens ayant une valeur culturelle, historique ou spirituelle particulière. Car la notion de « don » n’a pas nécessairement la même portée lorsqu’elle intervient dans une société placée sous domination coloniale, dans laquelle les rapports entre missionnaires, autorités coloniales, populations locales et institutions religieuses étaient profondément déséquilibrés. Il ne s’agit donc pas de réécrire arbitrairement l’histoire. Il s’agit de documenter les conditions réelles dans lesquelles les objets ont changé de propriétaire, de territoire et de fonction.

 

Précédemment, le Bénin a déjà engagé un processus majeur dans ce domaine. En novembre 2021, 26 trésors royaux d’Abomey ont été restitués par la France au Bénin. Cette restitution a marqué une étape importante dans le débat international sur la circulation des biens culturels africains et sur les conditions dans lesquelles certaines collections ont été constituées durant la période coloniale. Le Bénin poursuit par ailleurs ses recherches sur d’autres biens culturels et archives conservés à l’étranger. Dès lors, une question se pose naturellement : pourquoi les objets provenant du Dahomey conservés dans les collections du Vatican ne feraient-ils pas eux aussi l’objet d’un travail scientifique approfondi sur leur provenance et les circonstances de leur transfert ? La démarche ne devrait pas commencer par une revendication sans documentation. Elle devrait commencer par l’inventaire. Identifier les objets. Établir leur provenance. Retracer leur parcours. Documenter leurs fonctions. Rechercher les circonstances exactes de leur collecte. Identifier, lorsque cela est possible, les communautés, familles, lignées royales ou institutions auxquelles ils étaient rattachés. Puis, sur la base de ces éléments, ouvrir une discussion avec les institutions qui les conservent.

La question ne devrait donc pas être abordée uniquement comme un affrontement entre le Bénin et l’Église catholique. Elle mérite d’être considérée comme une question de mémoire et de responsabilité patrimoniale. Le Vatican conserve une partie importante du patrimoine issu de nombreuses régions du monde. Les collections missionnaires témoignent elles-mêmes d’une histoire complexe : celle de la rencontre entre les missions chrétiennes, les sociétés africaines et les pouvoirs coloniaux. Aujourd’hui, les sociétés africaines disposent d’un autre regard sur leur propre patrimoine. Elles ne veulent plus seulement être les sujets racontés dans les musées étrangers. Elles veulent également pouvoir conserver, étudier, exposer et interpréter elles-mêmes les objets qui racontent leur histoire. C’est dans cette perspective que la restitution prend tout son sens. Elle ne consiste pas simplement à déplacer un objet d’une vitrine européenne vers une vitrine africaine. Elle signifie aussi permettre aux sociétés concernées de reprendre la maîtrise scientifique, culturelle et symbolique de leur patrimoine.

Un objet culturel ne vaut pas uniquement par sa matière ou son ancienneté. Sa valeur réside également dans les histoires qu’il porte. Un masque, une statue, une jarre, un objet rituel ou un attribut royal peut renseigner sur une organisation sociale, une croyance, une conception du monde ou une période particulière de l’histoire. Lorsqu’un tel objet quitte définitivement son contexte d’origine, une partie de cette histoire risque de se retrouver séparée de son environnement culturel. Sa restitution permettrait au contraire de renouer l’objet avec les lieux, les savoirs et les communautés auxquels il est historiquement associé. C’est pourquoi la demande de retour des biens culturels du Dahomey conservés à l’étranger ne devrait pas être réduite à une revendication émotionnelle. Elle doit être accompagnée d’un travail scientifique rigoureux sur la provenance, la propriété et les conditions d’acquisition.

 

Le Bénin dispose aujourd’hui d’institutions, de musées, de chercheurs et d’une politique patrimoniale qui permettent d’envisager l’accueil et la conservation de biens culturels restitués. Le moment est donc venu d’engager avec Rome un dialogue documenté sur les collections provenant du Dahomey. Ce dialogue pourrait commencer par une opération d’inventaire et d’étude conjointe, avant d’examiner, objet par objet, les possibilités de restitution, de dépôt, de prêt scientifique ou de coopération muséale. L’objectif ne devrait pas être de condamner l’histoire, mais de la regarder en face. Car les objets du passé ne sont pas seulement des pièces de musée. Ils sont aussi des morceaux de l’histoire des peuples. Et si l’histoire du Dahomey a été racontée pendant longtemps depuis des regards extérieurs, le temps est venu de permettre aux Béninois de contribuer pleinement à raconter cette histoire à partir de leur propre patrimoine.

Restituer, lorsqu’il est établi que les conditions historiques le justifient, ce n’est donc pas effacer l’histoire. C’est permettre à ceux qui en sont les héritiers de la retrouver, de l’étudier et de la transmettre. Le patrimoine du Bénin ne devrait pas être seulement une présence dans les vitrines du monde. Il devrait aussi pouvoir retrouver sa place dans la mémoire collective de ceux dont les ancêtres l’ont créé, utilisé, honoré et transmis. Le Bénin a le droit de connaître son patrimoine. Il a le droit d’en étudier l’histoire. Et lorsque les conditions de sa sortie du territoire sont établies, il a aussi le droit d’en demander le retour.

 

Tchékpémi Jacques AHOUANSOU

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Brice HAL

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