L’enjeu est de taille : parvenir à créer suffisamment d’emplois productifs pour absorber cette nouvelle génération d’actifs. À défaut, la pression démographique pourrait accentuer le chômage, le sous-emploi et les inégalités. Mais la Banque mondiale relève également des expériences qui montrent qu’une forte arrivée de jeunes sur le marché du travail peut être transformée en moteur de croissance lorsque les politiques publiques et l’investissement privé convergent. En effet, l’Australie, le Chili, la Colombie, la République de Corée et Singapour figurent parmi les économies étudiées pour leurs périodes de forte création d’emplois durables. Malgré des contextes nationaux différents, ces pays ont connu, au cours de certaines phases de leur développement, une accélération simultanée de l’emploi, de la production et de l’investissement. Durant ces périodes particulièrement favorables, la croissance annuelle de l’emploi a atteint en moyenne 3,4 %, soit environ deux fois le rythme habituel. La production a, quant à elle, progressé de 50 % de plus que lors des périodes ordinaires. Les investissements ont également connu une accélération remarquable, avec une progression proche de 10 % par an. Ces performances mettent en évidence un enseignement essentiel : la création massive d’emplois ne repose pas uniquement sur la croissance démographique ou sur l’arrivée d’une main-d’œuvre abondante. Elle nécessite un environnement économique capable de transformer cette force de travail en véritable capacité productive.
Premier levier : investir dans les infrastructures
La première condition concerne les infrastructures. Routes, transports, énergie, connectivité numérique, établissements scolaires et accès aux services essentiels constituent des facteurs déterminants de la productivité. Des infrastructures adaptées permettent aux entreprises de réduire leurs coûts, d’élargir leurs marchés et d’évoluer vers des activités à plus forte valeur ajoutée. Elles facilitent également la mobilité de la main-d’œuvre et l’intégration des territoires jusque-là insuffisamment connectés aux centres économiques. Pour les pays confrontés à une croissance rapide de leur population active, l’investissement dans ces infrastructures apparaît ainsi comme une condition préalable à une véritable politique d’emploi.
Deuxième levier : créer un environnement favorable aux entreprises
La deuxième priorité réside dans l’amélioration du climat des affaires. La stabilité macroéconomique, la solidité des institutions, la prévisibilité des politiques publiques et la simplification des procédures sont autant de facteurs susceptibles d’encourager les entreprises à investir et à recruter. Les expériences du Chili et de la Colombie montrent notamment que des réformes touchant à la fiscalité, à la politique monétaire ou encore au marché du travail peuvent contribuer à renforcer la confiance des investisseurs. L’objectif est de réduire les incertitudes qui freinent l’investissement et d’offrir aux entreprises les conditions nécessaires pour développer leurs activités sur le long terme.
Troisième levier : donner au secteur privé les moyens d’investir
Le troisième pilier concerne la mobilisation du secteur privé et des capitaux. Face à l’ampleur des besoins, les ressources publiques ne pourront à elles seules financer les investissements nécessaires à la création de millions d’emplois. Le développement des marchés financiers, la mobilisation de l’épargne intérieure, les partenariats public-privé et certaines opérations de privatisation peuvent contribuer à élargir les capacités de financement de l’économie. Le secteur privé est ainsi appelé à jouer un rôle central dans la transformation de la croissance en emplois, notamment dans les secteurs capables d’absorber une main-d’œuvre importante.
Pour les pays africains, notamment ceux dont la population est majoritairement jeune, la question dépasse désormais le seul cadre de la politique de l’emploi. Elle touche directement aux stratégies de développement, à la compétitivité des économies et à la stabilité sociale. L’arrivée de centaines de millions de jeunes sur le marché du travail peut devenir un formidable dividende démographique si ces jeunes disposent d’une formation adaptée, d’opportunités professionnelles et d’un environnement économique permettant aux entreprises de se développer. À l’inverse, l’absence d’emplois suffisamment nombreux et productifs pourrait transformer cet avantage démographique en facteur de vulnérabilité.
Les expériences de l’Australie, du Chili, de la Colombie, de la République de Corée et de Singapour ne constituent pas une recette universelle. Leurs trajectoires se sont construites dans des contextes institutionnels, économiques et démographiques différents. L’enjeu pour les pays en développement est donc moins de reproduire ces modèles que d’en retenir les mécanismes essentiels : investir dans les infrastructures, sécuriser l’environnement économique et mobiliser massivement les capitaux privés.
D’ici 2035, la question sera finalement moins de savoir si les économies en développement disposeront d’une main-d’œuvre abondante que de déterminer si elles auront créé suffisamment d’entreprises, d’investissements et d’opportunités pour lui offrir une place productive dans l’économie. C’est sur cette capacité de transformation que se jouera une grande partie de leur avenir économique.
L.E