La structure, inspirée des termitières africaines, reproduit avec une fidélité troublante ces architectures naturelles souvent perçues comme mystérieuses et habitées. Mais ici, l’artiste ne se limite pas à une imitation formelle : il investit la termitière d’une charge symbolique forte, en la transformant en matrice de vie et de transformation.
Entre terre, charbon et bois
L’une des forces majeures de ‘’Termitière’’ réside dans le choix des matériaux. Fidèle à sa démarche artistique, Marcel NANGBE mobilise la terre rouge, le charbon écrasé et des fragments de bois taillés en forme de cure-dents naturels. Cette combinaison crée une texture brute, presque archaïque, qui évoque à la fois la fragilité et la permanence.
La terre rouge renvoie immédiatement à l’origine, à la fertilité et à l’ancrage territorial. Le charbon, matériau de prédilection de l’artiste, introduit une dimension ambivalente : il est à la fois trace de destruction et signe de transformation. Quant aux morceaux de bois, ils structurent l’ensemble tout en rappelant les gestes humains, presque artisanaux, dans la construction du vivant.
Ce travail sur la matière s’inscrit dans la continuité de la pratique de l’artiste, qui privilégie généralement le noir et le blanc. Toutefois, ici, l’introduction marquée de la terre rouge semble annoncer une évolution chromatique, comme une ouverture vers de nouvelles explorations plastiques.
La termitière comme lieu de passage
Au cœur de l’installation, une silhouette humaine émerge de la termitière, tenant un enfant dans ses bras. Cette scène, à la fois simple et profondément évocatrice, constitue le point focal de l’œuvre. Elle suggère une naissance, une délivrance, voire une renaissance.
Dans la cosmologie évoquée par l’artiste, la termitière n’est pas un simple amas de terre, mais un espace sacré, refuge d’esprits bienveillants. Elle devient un lieu de médiation entre le visible et l’invisible, entre le monde des humains et celui des forces spirituelles. L’évocation des pratiques liées au Fâ et aux prescriptions du bokonon (prêtre du fâ) confère à l’œuvre une dimension rituelle forte : la termitière apparaît comme un point de passage où se négocient les désirs humains comme fertilité, prospérité, emploi…
La figure humaine sortant de cette structure, portant un enfant, peut ainsi être interprétée comme l’aboutissement d’un processus spirituel : une réponse aux vœux formulés, un don accordé par les forces invisibles. L’œuvre devient alors une métaphore visuelle de l’espoir, de la foi et de la résilience.
Entre art contemporain et savoirs endogènes
‘’Termitière’’ se distingue également par sa capacité à articuler des références contemporaines avec des savoirs endogènes profondément enracinés. Loin d’une approche folklorisante, l’artiste propose une relecture contemporaine de croyances locales, en les inscrivant dans un langage plastique accessible à un public élargi.
Cette hybridation entre tradition et modernité constitue l’un des enjeux majeurs de l’art contemporain africain. En ce sens, Marcel NANGBE parvient à éviter le piège de l’exotisme pour proposer une œuvre à la fois située et universelle, où la question de la naissance, du désir et de la relation à l’invisible résonne au-delà des frontières culturelles.
Une œuvre immersive, mais exigeante
Si l’œuvre impressionne par sa puissance visuelle et symbolique, elle n’est pas immédiatement lisible pour tous les publics. Sa compréhension nécessite une certaine familiarité avec les référents culturels évoqués, notamment les pratiques liées au Fâ et aux rituels traditionnels. Cette exigence peut constituer à la fois une limite et une force : elle invite le visiteur à un effort d’interprétation, à une immersion dans un univers qui lui est peut-être étranger. Par ailleurs, l’aspect brut des matériaux et l’absence de finition lisse peuvent dérouter un public habitué à des formes plus conventionnelles. Mais c’est précisément dans cette rugosité que réside l’authenticité de l’œuvre.
Avec ‘’Termitière’’, Marcel NANGBE propose une œuvre à la fois ancrée dans la mémoire collective et tournée vers l’avenir. En mobilisant des matériaux simples et des symboles puissants, il construit une installation qui interroge les liens entre spiritualité, désir humain et transformation.
À travers cette œuvre, l’artiste affirme une démarche singulière, où la matière devient langage et où l’art se fait médiateur entre les mondes. ‘’Termitière’’ ne se contente pas d’être vue : elle se vit, se ressent et, surtout, se questionne.
Cokou Romain AHLINVI