Invité sur les antennes de Fraternité FM, le sociologue Roch Houngnihin, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, a livré une analyse de cette évolution, dans le sillage de l’interpellation de Monseigneur Clet FELIHO, évêque de Kandi, sur les dérives observées dans l’organisation des obsèques au Bénin. Selon l’universitaire, le phénomène traduit une véritable transformation du sens accordé aux funérailles. Historiquement, explique-t-il, celles-ci constituaient avant tout des moments de solidarité, de recueillement et d’accompagnement spirituel du défunt. Les funérailles offrent aux proches un cadre social pour exprimer leur douleur, recevoir du soutien et progressivement accepter la disparition. Le deuil devient ainsi une expérience non seulement individuelle, mais également collective.
Mais progressivement, les funérailles sont devenues, dans certains milieux, un espace de démonstration du statut social. Lorsqu’elles deviennent très coûteuses, longues ou ostentatoires, elles entrent en tension avec leur fonction première de deuil et de cohésion.
Le sociologue observe ainsi une montée de la surenchère dans les dépenses, notamment à travers les installations, les tenues uniformes, l’organisation des festivités ou encore l'ampleur donnée aux cérémonies. Le rite funéraire, estime-t-il, tend alors à être davantage orienté vers les vivants que vers le défunt. Cette évolution peut conduire certaines familles à engager des dépenses largement supérieures à leurs capacités financières. Derrière le souci d'offrir des obsèques jugées dignes, se cache parfois une véritable compétition sociale, alimentée par la volonté de ne pas apparaître comme une famille incapable ou peu généreuse. Pour Roch HOUNGNIHIN, la pression exercée par l'entourage constitue l'un des principaux facteurs de cette dérive. La famille endeuillée doit non seulement faire face à la douleur de la disparition, mais également au regard des autres. La crainte d'être qualifié de « radin » ou d'être accusé de ne pas avoir suffisamment honoré le disparu peut ainsi pousser des ménages à prendre des décisions financières lourdes de conséquences.
Vente de terres, hypothèques de biens ou recours à l'endettement sont, selon le sociologue, autant de stratégies auxquelles certaines familles peuvent recourir pour financer les obsèques. Les conséquences peuvent se prolonger bien au-delà de la période du deuil, avec des répercussions sur les conditions de vie des survivants et, notamment, sur l'avenir des enfants. La solidarité traditionnelle, qui devait permettre à la famille et à la communauté de soutenir les proches du disparu, peut ainsi, dans certains cas, se transformer en contrainte sociale et financière. Le deuil devient alors paradoxalement une source supplémentaire de fragilisation économique.
Face à cette situation, la question d'un éventuel encadrement des funérailles par les pouvoirs publics est régulièrement évoquée. Pour Roch Houngnihin, l'idée mérite d'être examinée avec prudence. Si certains peuvent considérer que l'État ne devrait pas intervenir dans une pratique relevant de la sphère culturelle et privée, le sociologue estime que la puissance publique peut néanmoins avoir un rôle à jouer lorsque certaines pratiques compromettent durablement l'équilibre économique des ménages.
Mais une éventuelle loi ne saurait, à elle seule, régler le problème. Pour l'enseignant-chercheur, l'évolution des comportements passe également par un travail de sensibilisation et de conscientisation. Une réglementation trop uniforme pourrait être perçue comme une remise en cause de pratiques culturelles auxquelles les populations attachent une valeur profonde. La question sociologique centrale devient alors : qui a la légitimité pour définir ce qu’est une « bonne » ou une « mauvaise » manière de célébrer les morts ? La réussite d’une telle réglementation dépendrait donc moins de son caractère juridique que de sa capacité à obtenir une adhésion sociale. Les autorités religieuses, les têtes couronnées, les chefs traditionnels, les élus locaux et les autres acteurs de la société doivent, selon lui, contribuer à promouvoir une conception plus sobre des funérailles. L'enjeu, insiste-t-il, est de réconcilier les traditions avec les réalités économiques actuelles. Car honorer un mort ne devrait pas être mesuré à l'aune des sommes dépensées pour ses obsèques. Le véritable hommage commence, selon cette analyse, du vivant de la personne, à travers les soins qui lui sont accordés, le respect de ses valeurs et l'accompagnement dont elle bénéficie. Pour Roch HOUNGNIHIN, il est donc nécessaire de rompre avec l'idée selon laquelle l'importance des dépenses serait proportionnelle à l'amour porté au défunt. La dignité d'une cérémonie funéraire ne devrait pas être synonyme de dépenses extravagantes.
Le défi consiste désormais à faire du deuil un moment de communion, de solidarité et de paix, sans transformer la douleur d'une famille en occasion de démonstration sociale. Une réflexion collective qui rejoint le plaidoyer de Monseigneur Clet Fêliho : préserver la dignité des morts, tout en évitant de sacrifier l'avenir des vivants. Mais il faut être prudent : encadrer ne doit pas signifier interdire ou mépriser les pratiques culturelles.
Source : émission Fraternité FM.
Transcription : Ibrahim Yarou DJIBRIL