THIERRY AUZER, l’art et la manière de réenchanter la Francophonie depuis Cotonou

THIERRY AUZER,

l’art et la manière de réenchanter la Francophonie depuis Cotonou

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De passage au Bénin pour la réunion des ONG de la Francophonie, le fondateur de la Caravane des dix mots livre un plaidoyer sans concession pour une culture ancrée dans le réel, loin des salons feutrés et du repli institutionnel.Une escale mémorielle et humaine au cœur du Bénin

Entre l'émotion vive ressentie face à la Porte du Non-Retour à Ouidah et un réquisitoire lucide contre l'entre-soi des instances internationales, le metteur en scène Thierry Auzer défend une vision vivante et populaire de la langue française. Entretien croisé avec un homme de terrain qui refuse que la francophonie ne soit plus qu'une abstraction bureaucratique.

 

Pour Thierry Auzer, le retour sur le continent africain ne relève jamais de la simple formalité diplomatique ou artistique. Il répond d'abord à une évidence humaine qu’il résume en un mot : l’hospitalité. Une valeur qu'il attribue spontanément à l’état d’esprit du peuple béninois, dont la chaleur et la sincérité des rapports humains marquent durablement les esprits de passage à Cotonou.

 

Mais c'est lors d'une escapade à Ouidah que le séjour a pris une dimension profondément intime et historique. En se retrouvant face à la célèbre Porte du Non-Retour, l'artiste français a éprouvé un choc psychologique et créatif majeur. « Comment exprimer l’émotion ressentie lors des explications de tout ce qui s’y est passé, quand on se retrouve face à cette porte ? », confie-t-il, soulignant la force de cette journée à la croisée des chemins culturels et cultuels. « Marcher dans les pas de l’histoire avec cette chaleur et cette sincérité du rapport humain est exceptionnel. En tant qu’artiste, je pense que tout cela pourra nourrir mon travail dans le futur. »

 

Il évoque également son projet :

 

La Caravane des dix mots : une aventure linguistique née à Lyon.

 Cette sensibilité aux réalités des peuples irrigue l'œuvre de toute une vie. Né en 2003 à Lyon, dans le sillage de la compagnie du Théâtre des Asphodèles qu’il a fondée en 1992, le projet de la Caravane des dix mots est le fruit d’une longue réflexion sur le partage de la langue. Formé au Conservatoire d’art dramatique de Lyon, le metteur en scène, musicien et comédien a rapidement fait le choix de fuir les cercles élitistes pour faire vivre le français au plus près des citoyens.

 L'ambition initiale demeure simple mais radicale : « Aller à la pêche au sens des mots au-delà de leur propre définition, afin de montrer la richesse et la diversité culturelle que tout être humain porte en lui. » À travers l'appropriation citoyenne de dix termes choisis chaque année, la démarche s'est imposée comme un manifeste d’ouverture.

De la France aux routes internationales, le projet est devenu un formidable vecteur interculturel. Des actions menées par le passé en République démocratique du Congo, au Sénégal ou à Madagascar témoignent de cette vitalité, à laquelle les caravanes béninoises ont grandement contribué, saluées pour une action artistique locale qualifiée d’exemplaire. Plus récemment, en 2021, Thierry Auzer a prolongé cette dynamique en créant la Biennale des Langues à Lyon, consacrant un nouveau carrefour d’échanges pour valoriser la diversité des patrimoines linguistiques mondiaux.

 

Un regard critique sur la COING : quand la Francophonie s’isole.

 Pourtant, si l'actualité de ce séjour béninois était rythmée par les travaux de la Conférence des OING et ONG de la Francophonie (COING) réunis à Cotonou, l’analyse de l’artiste se révèle beaucoup plus nuancée, pour ne pas dire sévère. Ayant pris part à l’ensemble des sessions depuis Erévan en 2018, il s'inscrit en faux contre toute vision unilatéralement béate de ces grands raouts institutionnels.

« Nous sommes loin d’une simple dynamique positive... Il y a beaucoup de difficultés à trouver une énergie commune, toujours à chercher un consensus peu honorable, et bien éloigné de notre vie du quotidien et de la société civile », déplore-t-il. S’il exprime une profonde gratitude envers les structures d’accueil, les partenaires locaux, les élus et les conseillers spéciaux, il regrette amèrement le fossé creusé entre les délégués et la population locale.

 « Il m’aurait semblé très intéressant de se retrouver immergé dans les rues de Cotonou pour puiser la force de nos projets futurs », argumente-t-il, pointant du doigt les limites du tout-inclus. « Rester cloîtré dans des hôtels vous permet d’avoir une force collective, mais elle doit être partagée avec la population. »

 

Redonner la parole aux citoyens.

À l'heure où les identités se replient parfois sur elles-mêmes et où les institutions traversent des crises de légitimité, la mise au point de Thierry Auzer sonne comme un avertissement salutaire. Elle rappelle avec acuité que la vitalité de la Francophonie ne se décrète pas dans les salons feutrés des sommets internationaux. Elle se mesure d'abord à l’aune de sa capacité à écouter, à descendre dans la rue et à vibrer au rythme des réalités locales. En redonnant la parole aux citoyens, l'architecte des mots voyageurs rappelle une évidence démocratique trop souvent oubliée : la langue n’appartient pas aux appareils bureaucratiques, mais à ceux qui la parlent, la réinventent et la partagent chaque jour.

 

Ibourahim Abdou Gibril

 

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Brice HAL

2 jours

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