CAJOU, SOJA, RIZ : La transformation locale comme horizon d'une politique agricole ambitieuse

CAJOU, SOJA, RIZ :

La transformation locale comme horizon d'une politique agricole ambitieuse

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Pendant des décennies, le Bénin a exporté ses noix de cajou brutes vers l'Asie, ses graines de soja vers l'Europe, son riz paddy vers des moulins situés hors de ses frontières. La valeur ajoutée partait avec les cargaisons. Les producteurs recevaient le prix de la matière première. Les industriels étrangers encaissaient celui du produit fini. Cette logique, qui a longtemps semblé une fatalité du sous-développement, est précisément ce que le président Romuald Wadagni entend corriger.

Le premier conseil des ministres de son gouvernement a institué une prime exceptionnelle de 10 francs CFA par kilogramme pour les filières cajou, soja et riz, mais avec une condition qui dit tout de la philosophie de la mesure : la prime ne sera versée que lorsque les capacités locales de transformation auront été atteintes. Pour le cajou, le seuil est fixé à 200 000 tonnes transformées localement. Pour le soja, à 450 000 tonnes. Pour le riz, à 350 000 tonnes.

Transformer plutôt qu'exporter brut : un changement de paradigme

La noix de cajou illustre parfaitement le paradoxe du Bénin agricole. Le pays figure parmi les principaux producteurs africains. Mais une large partie de sa récolte quitte le territoire sans avoir été décortiquée, grillée, salée, emballée. Toutes ces opérations, qui multiplient la valeur du produit par trois ou quatre, sont réalisées ailleurs. Les emplois qu'elles génèrent sont créés ailleurs. La TVA qu'elles produisent est collectée ailleurs.

Le même raisonnement s'applique au soja, dont le Bénin exporte une part significative sous forme de graines brutes, alors que la demande locale en huile de soja, en tourteau pour l'alimentation animale et en produits dérivés est en pleine expansion. Et au riz, pour lequel le pays dispose d'un potentiel agronomique considérable dans les vallées du nord, mais dont la transformation reste largement artisanale et sous-capacitaire.

« On nous achète nos noix pour presque rien, et on nous revend l'anacarde grillé au prix fort sur les marchés. Tout le monde voit ça mais personne ne l'avait vraiment attaqué de front jusqu'ici », dit Clément, producteur de cajou dans la commune de Tchaourou.

La prime comme levier d'investissement industriel

La prime conditionnelle n'est pas seulement un instrument de redistribution vers les producteurs. C'est aussi, indirectement, un signal envoyé aux investisseurs industriels. En fixant des seuils de transformation locale précis et en y attachant une récompense financière, le gouvernement crée un marché de la transformation au Bénin.

Un investisseur qui installe une unité de décorticage de cajou à Natitingou ou à Kandi sait désormais que, si le secteur atteint collectivement les 200 000 tonnes transformées, les producteurs percevront une prime qui augmentera leur revenu, donc leur capacité à livrer davantage de matière première à un prix rémunérateur. C'est un écosystème incitatif, pas une simple subvention.

Pour le soja, la logique est similaire. Les unités de trituration, qui extraient l'huile et produisent le tourteau, sont encore trop peu nombreuses sur le territoire. Atteindre les 450 000 tonnes de transformation locale suppose d'en construire davantage, de les connecter aux bassins de production, de former des opérateurs. C'est un programme industriel autant qu'un programme agricole.

« Ce qui est intelligent dans cette mesure, c'est qu'elle ne donne pas l'argent sans contrepartie. Elle dit : si tu veux la prime, il faut d'abord transformer. Ça tire tout le système vers le haut », analyse Prudence, responsable d'une coopérative de productrices de soja dans le département du Borgou.

Les défis d'une ambition à construire

Les seuils fixés sont ambitieux. Les 200 000 tonnes de cajou transformé localement représentent un bond significatif par rapport aux capacités installées actuelles. Les 450 000 tonnes de soja et les 350 000 tonnes de riz supposent des investissements industriels importants, des infrastructures logistiques adaptées, et une main-d'œuvre formée aux techniques de transformation agro-alimentaire.

La réflexion stratégique sur la restructuration des filières, également instruite lors du conseil des ministres, devra précisément identifier ces goulots d'étranglement et proposer des voies pour les lever. Financement des unités de transformation, accès à l'énergie, formation professionnelle, normes sanitaires pour l'export vers les marchés européens et asiatiques : les chantiers sont nombreux et interconnectés. Mais l'orientation est posée. Pour Clément, qui ramasse ses noix de cajou à la main chaque matin dans son verger de Tchaourou, ce qui compte, c'est que quelqu'un ait enfin mis des chiffres sur une ambition qui restait floue. « Avant, on parlait de transformation, mais personne ne disait combien, avant quand. Là, il y a des chiffres. Des chiffres, ça s'évalue. Ça se vérifie. »

Cadnel ADEBAYO

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Brice HAL

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