Ils s'appelaient « enfants de la rue », condamnés à tendre la main aux carrefours ou sous les auvents des marchés des grandes villes du septentrion. Aujourd'hui, ils se nomment ébénistes, couturiers, coiffeurs ou maçons. Dans le silence des ateliers de Kandi et de Djougou, une révolution silencieuse s'est jouée sous l'impulsion de Caritas Bénin, avec l'appui de partenaires fidèles comme Kindermissionswerk.
Neuf années d'un travail de fourmi ont été nécessaires pour extirper 303 mineurs de la précarité extrême (150 à Kandi, 153 à Djougou). Une action de longue haleine qui démontre l'échec des simples mesures de ramassage urbain, au profit d'un accompagnement structurel et durable.
« La rue n'est pas une fatalité, c'est un accident de parcours que la société a le devoir de réparer », confie un travailleur social engagé dans le programme. « Notre mission ne s'arrête pas à retirer l'enfant de la chaussée ; il faut reconstruire son identité brisée avant de lui mettre un outil entre les mains. »
La technique au service de la citoyenneté : le pari gagné du CQM.
Le point d'orgue de ce parcours de résilience se lit à travers les chiffres de l'insertion : 210 de ces jeunes bénéficiaires ont été officiellement installés à leur propre compte, après avoir validé leur formation et obtenu le précieux sésame qu’est le Certificat de Qualification aux Métiers (CQM).
Loin d'assister passivement ces adolescents, le projet a fait le pari de l'autonomisation par le travail. En leur fournissant les kits d'installation indispensables à l'exercice de leur art, Caritas Bénin transforme d'anciennes victimes de la mendicité en acteurs économiques locaux à part entière.
Pour Moussa, jeune artisan récemment installé à Djougou après des années d'errance, le contraste est saisissant :
« Avant, je ne savais pas ce que manger à sa faim voulait dire, et encore moins ce que signifiait l'avenir. Aujourd'hui, j'ai un atelier, des clients, et surtout, je peux regarder mes parents et la société dans les yeux. Je ne tends plus la main, je la tends pour travailler. "
Guérir l'âme : le secret des « camps de mémoire »
La réussite de ce programme réside dans une conviction partagée par les psychologues et les éducateurs : un enfant traumatisé par la rupture familiale ne peut apprendre efficacement. C'est pourquoi le dispositif intègre des outils novateurs, à l'instar des camps de la « boîte à mémoire ». Ces espaces d'écoute et de catharsis permettent aux jeunes de revisiter leur passé, de pardonner, de panser les blessures de l'abandon et de se projeter dans l'avenir.
Cette prise en charge holistique psychologique, éducative et professionnelle réduit considérablement les risques de rechute et garantit une véritable réintégration au sein de leurs familles et de leurs communautés d'origine.
Transformer la vulnérabilité en dividende productif
Au-delà de la dimension purement sociale, l'installation de ces 210 nouveaux maîtres artisans insuffle une dynamique insoupçonnée dans l'économie des communes de Kandi et de Djougou. Dans ces zones où l’économie informelle et l’artisanat constituent le premier bassin d’emploi, l'arrivée de cette nouvelle main-d'œuvre qualifiée répond à un double enjeu macro-local. En premier :la lutte contre la fuite des talents et le chômage structurel : En transformant des inactifs (autrefois à la charge de la société ou astreints à la mendicité) en micro-entrepreneurs, le projet génère des revenus autonomes qui irriguent directement le commerce de proximité.
Enfin, la dynamisation des filières locales .
Qu'il s'agisse de la confection vestimentaire, de la petite construction ou de la transformation de matières premières, chaque atelier nouvellement ouvert crée de la valeur ajoutée, stimule la concurrence saine et offre des services de proximité indispensables aux populations rurales et périurbaines.
Ces jeunes ne sont plus seulement des rescapés de la rue ; ils deviennent de véritables leviers de croissance locale, payant leurs taxes, formant à leur tour des apprentis et participant à la formalisation du tissu économique. Cette prouesse de Caritas est inscrit dans les annales de développement du nord- Bénin : Un modèle à essaimer face aux défis persistants
Si les diocèses de Kandi et de Djougou affichent aujourd'hui un bilan porteur d'espoir, le défi, l’insertion de 210 jeunes artisans formés et installés à leur propre compte redessine la carte économique du septentrion.
Ibourahim Abdou Gibril