Dans une démarche aussi symbolique que stratégique, l’Académie Nationale des Sciences, Arts et Lettres du Bénin (ANSALB) et la haute hiérarchie des Forces Armées Béninoises ont engagé un dialogue visant à restaurer la mémoire des combattants béninois longtemps effacée ou déformée par les récits coloniaux.
Au cœur de cette rencontre initiée par le professeur François Adebayo ABIOLA, coordinateur du programme national de réécriture de l'histoire du Bénin, se cachait un esprit de responsabilité marqué par une ambition claire : réécrire une part essentielle de l’histoire nationale pour offrir à la jeunesse béninoise des références authentiques de courage, de discipline et de patriotisme. En effet, la délégation de haut niveau conduite par le professeur ABIOLA était composée des figures éminentes de la recherche nationale, notamment les Professeurs: Léon Bani Bio BIGOU, Colman Julien HADONOU, et BADA. Tous porteurs d’un projet ambitieux : rendre justice aux héros oubliés du Dahomey d’hier, devenu aujourd’hui le Bénin.
Dans ses mots introductifs après les civilités d'usage, le professeur ABIOLA a dans un premier temps fait l'historique de L'ANSALB avant de presenter à son hôte et toute son équipe la genèse de la création de l'Académie Nationale des Sciences Arts et Lettres du Bénin. Selon le prof ABIOLA, L'ANSALB est une société savante, elle n'est pas assimilable à un centre de recherche ni a une unité de production de technologie d'arts, ni à une subdivision administrative d'un ministère ou d'une entreprise civile. Cependant elle peut créer des institutions de recherches et ou de formations pour participer à la création de connaissance et des services de la connaissance à travers ses commissions permanentes. Et ses programmes, dont le programme de réécriture de l'histoire du Bénin. Par exemple, la réécriture des principales révoltes des populations face à la domination coloniale dont la première est intervenue à Sakété en 1905. C'est après cette brève introduction que l'honneur reviendra aux professeurs, Julien HADONOU, et Leon Bani Bio Bigou de faire un exposé sur les impacts des révoltes survenues au Bénin.
Dans sa présentation, le prof HADONOU est revenu sur le projet international de relecture du Massacre de Thiaroye, survenu le 1ᵉʳ décembre 1944 au Sénégal. Cet épisode sombre de l’histoire coloniale concerne les Tirailleurs sénégalais, ces soldats africains mobilisés par la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi eux figuraient plusieurs ressortissants du Dahomey, engagés sur différents fronts pour défendre une métropole qui, paradoxalement, leur refusa reconnaissance et justice. Cet expert de l'université de Parakou a rappelé deux injustices majeures subies par ces combattants : Le “blanchiment” des troupes lors de la libération de Paris, qui consistait à remplacer les soldats africains par des militaires blancs lors des cérémonies officielles. Le refus de paiement de leurs soldes, pourtant promis après leur libération des camps de captivité.
Aussi, dans son exposé, le Professeur HADONOU a évoqué la brutalité de l’événement de Thiaroye, où des soldats désarmés furent abattus en pleine nuit pour avoir simplement revendiqué leurs droits. Selon lui l'enjeu aujourd'hui est d’identifier les soldats béninois impliqués dans cette tragédie, dont beaucoup furent enterrés anonymement ou enregistrés sous des identités erronées dans des registres coloniaux. La recherche s’annonce complexe. Comme l’a souligné le Professeur Léon Bio BIGOU, les archives nationales et coloniales présentent souvent des lacunes importantes . La preuve, certains registres ne mentionnent que des numéros matricules, sans noms ni origine précise. Face à ce silence documentaire, les chercheurs prônent une méthodologie hybride, combinant l’exploitation des archives européennes, l’analyse des archives militaires, et surtout la tradition orale, qui conserve parfois la mémoire de ces combattants au sein des familles et des communautés. Cette approche vise à reconstituer les trajectoires individuelles et collectives des soldats dahoméens, afin de restituer leur place dans l’histoire nationale.
En réponse à cette sollicitation de L'ANSALB, la réaction de la hiérarchie militaire a été particulièrement forte. Le Général Fructueux GBAGUIDI a exprimé un soutien sans réserve à cette initiative du programme réécriture de l'histoire du Bénin de L'ANSALB, affirmant que l’armée béninoise ne pouvait rester en marge de la réhabilitation de son propre héritage historique.
"... Partenariat avec les forces armées beninoises, vous n'avez pas besoin de demander, c'est nous qui sommes demandeurs... Nous devons travailler pour notre nation. Ce que vous êtes en train de faire va permettre sans doute d'identifier ceux-là qui ont marqué notre histoire et essayer de leur ressembler..."
Tout en apportant de l'eau au moulin du professeur HADONOU, le général Fructueux GBAGUIDI, chef d'état major des forces du Bénin, a rappelé le cas de ces héros qui ont servis de chaires à canons au cours des deux guerres mondiales et dont la mémoires est effacée.
Dans un geste significatif, il a annoncé l’ouverture des archives et des ressources de la Maison des anciens combattants, offrant ainsi aux chercheurs du programme réécriture de l'histoire du Bénin, un accès direct à des sources essentielles. Pour l’institution militaire, cette démarche dépasse la simple recherche historique. Elle constitue un outil stratégique de formation morale et patriotique pour les soldats d’aujourd’hui, appelés à s’inspirer du courage et des sacrifices de leurs prédécesseurs.
Au-delà du massacre de Thiaroye, ce partenariat entre chercheurs de L'ANSALB et militaires pourrait également permettre d’éclairer d’autres pages méconnues de l’histoire nationale, notamment les résistances locales face à la colonisation, comme celles documentées dans la région de Sakété. Cette collaboration marque ainsi le début d’un chantier mémoriel d’envergure, visant à identifier les héros oubliés, à réhabiliter les lieux historiques et à transmettre aux générations futures une histoire nationale écrite par les Béninois eux-mêmes. Car, comme l’a rappelé l’un des intervenants en citant un proverbe africain devenu célèbre : « Tant que le lion n’aura pas son propre historien, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur. »
En ouvrant ce dialogue entre la plume des historiens de L'ANSALB et le sabre des militaires, le Bénin semble désormais décidé à reprendre la maîtrise de son récit historique et à rendre justice aux hommes qui ont combattu, souvent dans l’ombre, pour la dignité de leur nation.
L.E